A De TarleAntoine de Tarlé a exercé d’importantes responsabilités, dans le monde des médias : il a par exemple créé le service de presse de l’Assemblée nationale avant d’occuper le poste de Directeur adjoint de TF1 avant sa privatisation, été à la Présidence de Télérama et à Ouest France dont il a notamment dirigé la filiale Internet.
Il a aussi enseigné l’économie des médias à Sciences Po-Paris, et collaboré à de nombreux ouvrages sur les médias.
Antoine de Tarlé a publié :
En 2017 Dans les coulisses des grands médias, Nouveau Monde Editions, 222 p 19 euros.
En mars 2019 La fin du journalisme ? Dérives numériques, désinformation et manipulation. Ed. de l’Atelier, 12 euros, 111 p

Dérives numériques, désinformation, manipulation...
Ces dérives numériques sont-t-elles une conséquence de la révolution numérique ? Ouvrent-t-elles la voie à de nouveaux totalitarismes ?
Pour comprendre il faut faire un peu d’histoire. J’ai créé la filiale numérique d’Ouest France mais comme beaucoup j’ai été pris par surprise. Nous pensions qu’Internet serait une copie du journal, qu’on financerait cette opération par de la publicité, que cela élargirait le lectorat.
En fait rien ne s’est passé ainsi : il y a eu disparition d’abord du monopole journalistique de l’information par l’apparition de blogueurs indépendants, ensuite du monopole de la publicité et des annonces classées (Le Bon Coin) qu’avaient les médias, ce qui permettait d’équilibrer les comptes des journaux (60 % du budget d’Ouest France à l’époque) et de maintenir un prix de vente modéré. Or à partir de 2005 il devient difficile de financer l’information de presse et  vers 2010 les réseaux sociaux type Facebook et You Tube, filiale de Google sont devenus des concurrents : au-delà d’échanges amicaux ces sites sont devenus des conduits d’information, en reprenant des informations fabriquées par la presse et en créant des réseaux à l’ubiquité sans concurrence.
Il y a encore 4 ou 5 ans leur fonctionnement interne était mal connu mais en 2016-2017 l’élection de Trump et le référendum sur le Brexit sont influencés, notamment par Cambridge Analytica ou des Russes : on se rend alors compte que Facebook collecte de très nombreuses informations sur ses utilisateurs ce qui lui permet de les profiler et qu’il a vendu ces données aux annonceurs pour leur permettre de faire auprès d’eux  de la publicité ciblée. De plus, les responsables de campagnes politiques se sont intéressés à ces profils. Aux Etats-Unis ils reconnaissaient hispaniques, noirs et asiatiques et pouvaient envoyer des messages ciblés.
Tollé en 2017 et manipulations en France aussi aux présidentielles.
Comment venir à bout de tels dérapages aux élections suivantes ?
On a beaucoup insisté sur les « Fakes news », une forme de désinformation, par exemple lorsque le Pape François appelait à voter pour Trump. Mais il y a pire : utiliser des articles sérieux, hors contexte, pour les détourner, truquer des images pour déformer ou inventer des propos : ces « deepfakes » sont de plus en plus faciles à produire et sur You tube c’est très dur à filtrer.
Que faire pour restaurer une information de qualité ?
La presse s’est réveillée tard. « Fact checking », analyse critique (le Monde a 12 « décodeurs », l’AFP a une équipe qui contrôle les photos notamment).
La presse a réagi en s’efforçant d’améliorer les contenus ou de les contrôler davantage mais ce n’est pas assez : Facebook et Google dégagent des bénéfices colossaux. Soucieux de la concurrence ils rachètent les startups qui pourraient les concurrencer : Facebook a ainsi racheté Instagram, très ciblé jeunes et WhatsApp, ce qui est plus inquiétant : au-delà des partages familiaux, surtout en Europe, WhatsApp diffuse des informations biaisées : en Inde cela a provoqué des lynchages de musulmans, au Brésil WhatsApp a été capital pour l’élection de Bolsonaro. Ces boucles sont cryptées et l’Etat y a peu accès. Dans ces pays « émergents » le vecteur est le smartphone beaucoup plus que l’ordinateur.
Amener ces plateformes à s’auto-réguler ? Plus personne ne peut croire Marc Zuckerberg.
Légiférer ? Aux EU par le biais des lois anti trusts, on peut tenter de démanteler ces groupes. En Europe il s’agit plutôt de responsabiliser ces plates formes qui sont devenues des médias. En Allemagne une loi est déjà passée. On prévoit de très fortes amendes. Il est plus facile de légiférer en Europe mais l’important est qu’il y ait un réveil citoyen pour sauver la démocratie.
Les taxer ? Car il y a optimisation fiscale, ne réglera pas les problèmes de manipulations.
Comment se prémunir contre ces manipulations ?
Un énorme effort d’éducation est nécessaire : former les enseignants, les élèves et les adultes. Pour développer l’esprit critique de l’internaute, il faut être très concret. On peut signaler le site mediasetcitoyens.com, qui associe divers grands médias dont OF, pour une grande consultation publique.
A l'horizon 2030 : qu’est-ce qui se sera passé ?
Il y aura eu un changement de génération : celle des papivores cède la place. Comment maintenir une offre numérique de qualité qu’il faudra payer ? (la publicité est partie sur les réseaux et ne reviendra pas). L’abonnement progresse, le NY Times a 4 millions d’abonnés. En France cela progresse aussi. Il restera des journaux papier, surtout pour les magazines.
Vous préparez un livre sur les élections américaines, pouvez-vous nous en parler ?
En effet, les modes de campagne et de gouvernance évoluant beaucoup aux USA, l’idée est d’en tirer les leçons pour la France et l’Europe.
Google qui essaie de paraître vertueux a déclaré qu’ils n’accepteront de publicité politique que sur un public ciblé par son seul domicile. Facebook suivra-t-il ?
En 2020 aux EU les problèmes de communication politiques vont être déterminants.

QUESTIONS DU PUBLIC
Il y a beaucoup d’émeutes et de rébellions sociales dans le monde face à la corruption : sont-elles attisées par ces médias ?
Elles ne sont pas provoquées mais les boucles cryptées type WhatsApp permettent aux contestataires de communiquer entre eux discrètement.

En France, au Royaume Uni et en Allemagne les gouvernements ne sont-ils pas timorés ?
En effet, les responsables des GAFA vont voir les gouvernants, leur disent qu’ils investissent en Europe, qu’ils créent des centres de recherche. Même chose pour la presse qu’ils paient pour des reprises : cela rend prudent …

Les politiques se servent de ces réseaux. Ceux qui légiféreront ne risquent-ils pas d’être « punis »?
Il faut étendre à ces réseaux la loi sur la presse de 1881 (un collectif d’avocats y est favorable) : les obliger à identifier un directeur de publication, qui serait responsable pénalement (c’est possible car ces réseaux ont tous des filiales françaises). Le temps judiciaire est long mais quand une rédaction a été sanctionnée elle se méfie.
On peut obtenir des résultats : la RGPD de l’Union européenne (Règlement Général de la Protection des Données)  informe les usagers des informations qu’on a sur eux. Ce Règlement a été transposé en Californie et le sera sans doute ailleurs

Vous opposez les « bons » (les anciens médias) et les « méchants », (les nouveaux). Mais les bons sont aidés, notamment par des tarifs postaux, des taux d’imposition ou de TVA favorables, sauf le Canard et Médiapart : les subventions ne peuvent-t-elles pas amener à être prudents … (cas Michel Onfray et France Culture)
Antoine de Tarlé ne reprends pas pour lui « la domination du politiquement correct ».
L’arrestation en Ecosse de Xavier de Ligonnès :
C’était plus qu’une rumeur mais une erreur monumentale, notamment pour les quotidiens qui ont bouclé à 22 h et ont été diffusés le matin alors que l’information était déjà démentie
Lobbies : naïvetés de journalistes et politiques
Droits voisins :
les plates-formes doivent rémunérer les journalistes et les titres des informations qu’ils reprennent. Leur thèse est qu’elles orientent sur les journaux mais la plupart des gens se contentent de lire le début libre de droits. Google ne veut pas payer. La procédure est partie pour durer.
Autre parade parallèle, renforcer les sites, réduire la médiation des plates-formes, toucher directement le public. Aux EU des exemples montrent que ça peut marcher.
Les images sont en progression très forte sur les plates-formes (YOU Tube) au détriment des débats et de la réflexion. You Tube dérape aussi, abrité derrière les problèmes de Facebook, plus textuel.

Présentation et animation Patrice Saint André,
Notes Jean-Pierre Benoit, revues par Patrice Saint André et Jean-Claude Charrier