Présentation par Patrice Saint André et Jean-Claude Charrier
Myriam Revault d'Allonnes est professeure émérite des universités en philosophie à l’Ecole pratique des hautes études et chercheuse associée au CEVIPOF le Centre de recherches politiques de Sciences Po.
Spécialiste d’Hannah Arendt et de Paul Ricoeur elle a consacré ses ouvrages à la crise de la vie démocratique, avec notamment  Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie (2010), La crise sans fin (2012) et Le Miroir et la Scène. Ce que peut la représentation politique (2016).
Elle a aussi publié aux éditions du Seuil en 2017 La politique expliquée à nos enfants  et dirigé la collection de philosophie pour collégiens Chouette ! Penser chez Gallimard-jeunesse.
Nous l’avons invitée pour son livre le plus récent La faiblesse du vrai. Ce que la post-vérité fait à notre monde commun.= aux éditions du Seuil (octobre 2018).
Exposé
Qu’est-ce que la « post-vérité » : un vrai concept ou une simple expression diffusée par les médias ?
Myriam Revault d’Allonnes : les occurrences de cette expression ont été multipliées par 20 en 2016, année du Brexit et de l’élection de Trump, ce qui lui a valu d’être désignée comme « mot de l’année » par le dictionnaire Oxford qui note dans la définition qu’il en donne que « les faits objectifs y ont moins d’importance que leur appréhension subjective » c’est-à-dire que les émotions y priment sur les faits.
Ce n’est pas nouveau – les sophistes, publicitaires et propagandistes jouaient sur les émotions - mais la définition du dictionnaire Oxford ajoute que la vérité devient in-essentielle, hors de propos, caduque .
Myriam Revault d’Allonnes  s’est donc demandé en quoi la « post-vérité » remet en cause les frontières entre vrai et faux. On y est dans un régime d’indifférence à la vérité. Cela amène à analyser des problèmes tels que les difficiles relations entre la politique et la vérité. S’agit-il d’une reconduction d’une relation orageuse depuis toujours entre l’une et l’autre ou d’un phénomène inédit ?
Quand elle écrivait en 2018 elle pouvait penser que la « post-vérité » portait sur des faits isolés mais depuis elle s’est aperçue que c’est la science qui est menacée par les climato-sceptiques, par les « platistes  » qui soutiennent que la terre est plate ou par les créationnistes et autres complotistes …
On associe souvent pouvoir et manipulations, mensonges … 
Le récit non objectif de la mort de Socrate par Platon a installé cet antagonisme entre le monde des idées et le monde sensible, humain, qui est soumis aux erreurs : Platon critique la doxa car il pense que seul le philosophe est apte à gouverner, que le bon gouvernant est « celui qui sait »…  
Partisan d’un régime oligarchique il aurait aimé conseiller Denys de Syracuse et ne prisait pas la démocratie athénienne où la sphère publique est le lieu du débat, des échanges d’opinion, où il y a une culture du débat, des controverses, avec des légitimités fondées sur des valeurs, non sur des vérités de type scientifique : aux citoyens d’en juger …
Au XIXè siècle Saint Simon écrivait qu’il fallait « substituer l’administration des choses au gouvernement des êtres. » On retrouve aujourd’hui cette tentation épistémocratique dans des variantes du « gouvernement des experts »,  les technocrates. Certains d’entre eux considèrent même que le débat démocratique est interminable et qu’il faut donc s’en débarrasser…  
Dans un contexte de défiance vis à vis des élites « sachantes » cela génère des « populismes » anti élites.
Pourquoi est-ce dans des sociétés « démocratiques » que la « post-vérité » a surgi ?
La PV porte sur des faits : des évènements qui ont eu lieu mais auraient pu être différents car ils n’ont pas de nécessité. Dans les régimes totalitaires à chaque épuration on faisait disparaître des manuels ou encyclopédies et des photos officielles, les condamnés.
Il est efficace de transformer les vérités de fait qui gênent en opinions qu’on peut discuter (c’est ce que fait le révisionnisme par exemple pour remettre en question les camps d’extermination).
Dans les régimes totalitaires les « mensonges » étaient fondés sur une idéologie qui violait la réalité et avait sa cohérence, même délirante. Hannah Arendt l’a montré.
Dans nos sociétés « démocratiques » le marché de l’information, notamment par internet et les réseaux sociaux crée des bulles épurées de tout ce qui pourrait remettre en question les préjugés des « followers ». La menace est inverse, c’est le relativisme généralisé, la dissolution des repères de certitude, alors qu’il n’y a de débat démocratique que si l’on débat sur des faits. La capacité de juger se dégrade dans une foire où tout se vaut. Les faits n’informent plus les opinions débattues mais on met en circulation des « faits alternatifs » ou « réalités alternatives ».
Myriam Revault-d'Allonnes
Conclusion
  1. Dans une société démocratique il y des institutions qui sont autant de garde-fous et des contre-pouvoirs qui peuvent intervenir pour rectifier des vérités mensongères (ils l’ont fait par exemple dans des affaires comme le Watergate ou celle du Médiator en France) : ils le peuvent, mais il n’y a pas de garanties qu’ils le fassent ou y parviennent mais la démocratie peut le leur permettre. Cependant les garde-fous des sociétés démocratiques ne réduisent pas l’ambiguïté de la parole publique qui discute des mots ambigus ou polysémiques tels que sécurité, égalité, justice … qui ont aussi des charges émotionnelles.
  2. Pourquoi la PV porte-t-elle atteinte au « monde commun » que nous partageons ? Quand le vrai n’est plus essentiel, le monde devient inhabitable, incompréhensible car se dissout le sens du commun (sensus communis). L’irruption de la « post-vérité » met en question la possibilité même d’un « monde commun ». Si tout discours peut être suspecté il ne peut plus y avoir de confiance. La PV est donc un phénomène inédit et dangereux.



Débat
Qui est responsable ? Les politiques, le marketing, l’incompétence des médias ?
Gare au complotisme qui désigne facilement des responsables, lui ! Il y a une tentation du relativisme, une vulnérabilité du débat démocratique qui témoignent d’une crise profonde de la démocratie (crise de la représentation, technocratie vs populismes…). Le débat démocratique ne se nourrit pas seulement des faits vérifiables, mais aussi de fictions.
Quel est votre avis sur la photo de la petite avec un koala sur fond d’incendie australien ?
La photographe qui a « posté » ce cliché devenu « viral » a révélé que c’était un montage et a dit qu’elle l’avait fait pour sensibiliser à la catastrophe et aussi pour réagir à des déclarations du premier ministre australien qui disait que ces incendies n’étaient pas liés au réchauffement climatique.
Machiavel se demandait s’il fallait résister par le mal ou par le bien (cf l’éthique de responsabilité de Max Weber). La politique est impure en ceci qu’elle ne peut pas s’identifier totalement à la conscience morale. La politique joue aussi sur l’imaginaire : par exemple l’idée de progrès qui a longtemps été positive ne l’est plus, l’avenir est incertain, les gens sont inquiets, en insécurité ce qui les rend fragiles et crédules et ce n’est pas en répétant aux gens « qu’il n’y a pas d’alternative » qu’on les aide à se projeter dans l’avenir.
Quelles conditions pour vivre ensemble ?
Sortir de l’alternative entre le populisme et le « gouvernement des experts», l’épistémocratie qui peut aller jusqu’à être méprisante, mais dans nos institutions la verticalité du pouvoir présidentiel n’est pas une aide : les corps intermédiaires sont des contre-pouvoirs facteur d’équilibre. Dommage de s’en priver en les ignorant …
Dérives de vocabulaire
La dernière partie du livre de Myriam Revault d’Allonnes  étudie des dérives de vocabulaire : des mots comme « universalité », « responsabilité » peuvent être dévoyés (pour le second « il suffit de traverser la rue » pour ne plus être responsable de son chômage). Autre exemple on se souvient du scandale récent sur une chaîne d’information en continu à propos de deux femmes au smic qui ne s’en « sortaient pas », dont une divorcée : une journaliste avait dit que cette dernière était responsable de sa situation, puisqu’elle n’avait qu’à ne pas divorcer et qu’elle n’avait sans doute pas fait assez d’études pour gagner correctement sa vie ...
Que pensez-vous du « grand oral » du bac Blanquer ?
C’est un exercice qui peut être intéressant mais pour l’apprécier il faut voir quel est le contexte et quelles sont les finalités de l’éducation.

A partir des notes de Jean-Pierre Benoit